“Ilo Ilo”, un film d’Anthony Chen

Un dimanche soir d’Octobre nous sommes allés au cinéma voir “Ilo Ilo”. C’était notre premier cinéma depuis notre arrivée et sur les conseils de notre entourage nous avions enfilé notre tenue de combat : gros sweats avec capuche intégrée, il nous manquait juste les chaussettes. En effet, les Singapouriens doivent rêver de devenir esquimaux et de vivre dans un igloo, la climatisation est à fond partout, dans les bureaux, les centres commerciaux, les bus et surtout les salles de cinéma. Il faut bien un gros pull pour s’en prémunir.

Ilo Ilo - l'afficheNous avions acheté nos places sur Internet, notamment car on peut choisir où s’asseoir dans la salle. Nous avions bien fait car celle-ci était pleine. A l’entrée il y a un vaste choix de nourriture et boissons : pop-corn, hot dogs, nachos au fromage, bonbons, etc. Ça donne faim ! En arrivant dans la salle, on découvre avec joie que la température est à peu près normale. Selon Sylvaine, experte en cinémas singapouriens, le Golden Village du Plaza Singapura est l’un des seuls à ne pas se lâcher sur la climatisation.

“Ilo Ilo” est le premier long-métrage du réalisateur singapourien Anthony Chen, qui a obtenu la caméra d’or à Cannes au printemps dernier. Il raconte la vie d’une famille singapourienne d’ethnie chinoise qui embauche une maid philippine, Teresa, durant la crise asiatique, il y a une quinzaine d’années. Une maid est une domestique à plein temps qui fait le ménage, la cuisine, s’occupe des enfants, etc. Cette pratique est courante à Singapour même si les revenus de la famille ne sont pas très élevés. Dans les condominiums, les maids dorment dans une petite chambre à part, souvent sans fenêtre, sur le balcon où l’on étend le linge. Dans le film, Teresa partage la chambre de Jiale, le fils unique de la famille.

Ilo Ilo - début d'une amitié

Ces deux êtres bien différents ont du mal à s’entendre, Jiale en faisant voir de toutes les couleurs à Teresa. Celle-ci ne se laisse pas faire et une complicité s’installe entre eux deux. Chacun apprivoise l’autre; lentement. Le passage de la confrontation à l’amitié se fait en douceur et deux scènes absolument sublimes représentent très bien cette évolution. La première lorsque Teresa et Jiale se retrouvent sur le toit du HDB et qu’ils se rapprochent l’un de l’autre, de manière presque imperceptible. Et surtout la seconde, lorsque chacun fait goûter à l’autre de la soupe d’aileron de requin avec sa propre cuillère. “Ilo Ilo” est l’histoire de cette amitié, presque amoureuse.

Ilo Ilo - dîner en famille

Le personnage de la mère, Hwee Leng, évoque la difficulté de laisser une étrangère s’occuper de son fils. Une jalousie s’installe lorsque Jiale commence à accorder de l’importance à Teresa, allant même parfois jusqu’à lui préférer cette dernière. Teresa aussi est une mère et de façon très pudique “Ilo Ilo” montre les sacrifices que font les Philippines en partant travailler à l’étranger et en laissant leur progéniture aux soins de leur famille.

Ilo Ilo - soupe d'aileron de requin

“Ilo Ilo” aborde tout au long du film de nombreux thèmes très singapouriens tels que l’importance des ancêtres dont l’influence demeure longtemps après leur mort, la loterie (4D), les châtiments corporels (dont le caning, action de punir une personne en lui donnant des coups de canne sur le dos ou les fesses, qui est parfois une alternative à la prison), les notions de “face”, l’importance du travail pour être vraiment intégré à la société et mériter le respect de ses pairs et de sa famille. Il était par ailleurs intéressant de voir ce film à Singapour, notamment quand l’assistance hilare nous laissait entendre que nous avions manqué quelque chose.

Pour finir, “Ilo Ilo” est un très beau film, émouvant, proche du documentaire dans la réalisation et le grain, mais surtout subtil, fin, profond et un superbe portrait de la société singapourienne contemporaine.

Si vous souhaitez en savoir plus sur les courts-métrages d’Anthony Chen, nous vous recommandons la lecture de l’excellent article de Sandra sur le sujet.